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Présentation

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Des mille bateaux de Guillaume le Conquérant aux plages du débarquement, sans oublier les centaines d’émigrants partis à la conquête du Nouveau Monde à partir de Cherbourg, Dieppe ou du Havre, notre région n’a cessé d’être le point de départ ou d’arrivée de multiples ‘traversées.’ Celles-ci ont laissé des empreintes linguistiques, architecturales ou encore juridiques en Angleterre ; la Tour de Londres fut bâtie sur le modèle de l’architecture normande et le British Museum a été restauré en pierre de Caen. Ces diverses traversées ont entériné le statut de trait d’union de notre région, statut qui n’est pas sans ambiguïté. Les deux titres de Guillaume le Conquérant, duc de Normandie et roi d’Angleterre, ont été à l’origine de traversées guerrières pour maintenir des liens établis de part et d’autre de la Manche ; cette proximité a, jusqu’à une époque récente, été vécue par certains comme une menace Outre-Manche, une atteinte à l’iléité depuis toujours constitutive de l’identité britannique.

 

 

Penser en prenant comme point d’appui le concept de traversées, c’est penser à partir d’un concept qui suggère un point de repère dynamique et mouvant plutôt que statique. C’est embrasser une perspective non bornée et en perpétuelle redéfinition ; c’est aussi faire preuve d’un esprit pionnier dans un contexte de ‘modernité liquide’ selon l’expression du sociologue Zygmunt Bauman, un contexte caractérisé par l’effritement des cadres et repères tels que l’Etat ou la nation.

 

Le concept de « Traversées » suggère également un positionnement interstitiel ouvrant sur une métaperspective à même de dépasser les oppositions binaires comme le centre et la périphérie, l’Orient et l’Occident ou encore le Nord et le Sud. Le théoricien post-colonial Paul Gilroy, auteur de The Black Atlantic a ouvert la voie à une mise en tension de nouveaux pôles d’influence, démarche qui lui a permis de revisiter et d’interroger le concept de modernité tel qu’il s’est progressivement imposé en Occident puis dans les régions du monde sous domination occidentale. C’est à ce genre de défi théorique que l’entre-deux de la traversée ouvre la voie.

 

En civilisation, « Traversées » se prête à des réflexions autour de la diachronie et l’écriture de l’événement historique à travers les siècles, à ses résonances multiples et variées à différentes périodes de l’histoire. On peut aussi envisager des réflexions autour de la thématique des interactions culturelles, lesquelles suivent des modèles plus ou moins linéaires. La métaphore spatiale est d’ailleurs à interroger dans sa pertinence et sa complicité avec la persistance d’un modèle d’écriture de l’histoire moderne qui s’est affirmé à une période où les intérêts du capitalisme marchand ont rencontré ceux de l’impérialisme et ont fourni aux scientifiques les moyens matériels de poursuivre leurs recherches (Mary-Louise Pratt, Imperial Eyes). 

 

En littérature le motif de la traversée, souvent lié au voyage, à la quête, évoque à la fois le déracinement et la réinvention de soi dans un autre lieu ; il fait surgir une large palette de thématiques mais aussi d’atmosphères et d’affects liés à l’excitation du départ, à l’angoisse de l’entre-deux, à la nostalgie du lieu que l’on quitte ou encore à la fébrilité de l’attente. Il cristallise une série d’oppositions qui invitent à réfléchir à l’ambiguïté des perceptions du lieu

aux confins du réel et de l’imaginaire, du souvenir précis et de la reconstruction fantasmée, de la mémoire collective et de l’imaginaire personnel. Il invite aussi à explorer les traversées entre les genres littéraires et à repenser les rapports entre tradition et modernité, entre écritures du ‘canon’ et nouvelles voix émergentes.

 

En linguistique, « Traversées » se prête à une réflexion autour du thème du « passage » ; le passage d’un domaine à un autre, mais aussi les phénomènes de friction voire l’impossibilité de ce passage. La réflexion s’applique à la syntaxe et notamment à la structuration du discours ou aux phénomènes de réagencement. Elle convient à l’analyse de la perméabilité ou de l’imperméabilité des champs sémantiques ainsi qu’à la polysémie. La thématique des traversées pourra embrasser les différents mécanismes lexicologiques de transformation de classe de mot, la dérivation, la dérivation inverse, la conversion, de même que le rapport de cette transformation à la métonymie. On pourra s’intéresser au passage d'un système phonologique à un autre, à l’influence des aires géographiques, aux différentes variétés d’anglais ainsi qu’au symbolisme phonique. 

Cette thématique offrira un axe privilégié aux didacticiens pour aborder les questions liées à l’apprentissage, notamment par le biais de passages aux confins de la technologie et de l’humanisation, de l’enseignement et de l’apprentissage, en tenant compte de la dimension collaborative et socio-constructiviste des pédagogies numériques. Enfin, les phénomènes de transposition sont au cœur de la thématique des traversées en traductologie et soulèvent des questions de déstructuration et de restructuration, de résistance et de résilience liées au passage d’une langue à l’autre.

 

Dans les pays anglophones le terme ‘crossings,’ souvent usité, a servi de fil de trame à des réflexions sur la porosité des lignes de démarcation entre genres littéraires, entre genres au sens de gender, ou encore entre les différentes disciplines universitaires et notamment celles qui appartiennent traditionnellement aux ‘humanités.’ Réfléchir au potentiel théorique de la notion de ‘traversées’ en mettant ce terme en regard avec le terme anglais de ‘crossings’ suggère une réflexion transculturelle plus large sur la façon dont les études anglaises, mais au-

delà d’elles les humanités ont pensé les traversées de champs disciplinaires, les incursions éphémères ou de plus longue durée, officieuses ou officielles de certaines disciplines au-delà du domaine d’étude qui est traditionnellement le leur. La bataille autour de la civilisation comme discipline à part entière semble aujourd’hui bien lointaine, mais l’on peut se poser la question de l’articulation des études anglaises à d’autres disciplines, comme celle de la civilisation avec l’histoire, des études post-coloniales avec la sociologie, ou encore l’articulation entre la linguistique et la philosophie du langage. Mener ce type de réflexion à partir du domaine des études anglaises est d’autant plus important que le partage disciplinaire et les lignes de force diffèrent fortement entre la France et le Royaume-Uni où des écoles comme Mass Observation en sociologie ont repensé la méthodologie de disciplines comme l’anthropologie et la sociologie en embrassant une approche transdisciplinaire novatrice. 

 

Les spécialistes de musique et des arts visuels trouveront dans les traversées une invitation à réfléchir à l’intermédialité, aux rapports entre les différents langages, textuel, visuel et musical ainsi qu’aux possibles correspondances intermédiales ou au contraire aux résistances et aux frictions qui naissent de la croisée des genres, des langages et des formes artistiques. 

 

Cette réflexion est d’autant plus importante qu’elle ne se situe pas simplement à un niveau théorique, mais est au cœur de questions plus pratiques liées aux formations, dans un contexte

où les enseignements disciplinaires sont menacés et où les traversées transdisciplinaires doivent être accueillies avec un enthousiasme prudent et passées au crible d’une réflexion rigoureuse. 

 

Le congrès est organisé avec le soutien du Département d’Etudes Anglophones et du Département LEA de l’UFR LVE, des laboratoire de recherches ERIBIA (avec ses deux composantes GREI et LSA) et CRISCO, de la MRSH, de l’Université de Caen Basse-Normandie et de la SAES.

 

 

Pour le comité scientifique :

Anne-Catherine de Bouvier Lobo, Thierry Dubost, Françoise Král, Mickaël Popelard, Emmanuelle Roussel, Isabelle Schwartz-Gastine



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Dernière modification : 12 décembre 2013